L’accessible rêve : transformer sa classe

(Photo personnelle)

Vous arrive-t-il parfois de faire un rêve empreint d’un réalisme surprenant, où votre réflexion dans les bras de Morphée semble claire, cohérente et pertinente, à mi-chemin entre le sommeil profond et l’insomnie? Eh bien, ce fut mon cas la nuit dernière. Contexte : ma nouvelle classe de Biologie. Lieu : quelque part dans une école secondaire au Nouveau-Brunswick francophone.

En prenant possession des clés de cette classe, je me suis vite aperçu que j’avais l’occasion d’y apporter des changements à plusieurs niveaux afin que cet environnement d’apprentissage corresponde bien à mes idées, réflexions et conversations que j’entretiens en ligne depuis quelques années déjà. Est-ce vraiment possible de proposer et de mettre en œuvre un climat d’apprentissage réellement calqué sur le monde dans lequel on vit, tout en se départant des contraintes systémiques et des paradigmes dominants de la « façon de faire l’école » toujours bien ancrés dans une majorité de cas, particulièrement au secondaire? Ou bien, est-ce que ce discours de voir l’éducation autrement n’est au fond que cela, un discours? En tout cas, je me suis retrouvé dans ce rêve avec ce qui me semble de plus réel et concret : des jeunes, quatre classes bondées en rafale, avec des attentes plus ou moins définies au fait d’être là, dans cette classe de Biologie. (La bio est restée ma matière préférée, autant à étudier qu’à enseigner, même si cela fait longtemps…)

Je vous présente ici, sans ordre apparent, des éléments d’action qui me sont apparus nécessaires à mettre en œuvre afin de transformer une classe qui se présente au départ des plus traditionnelles, autant par sa disposition physique que par les attentes de ses jeunes, des programmes d’études prescrits et de l’enseignement prodigué.

    • D’emblée, présenter aux jeunes ma vision du climat d’apprentissage qui sera favorisé tout au long du cours. Être clair et surtout à ce stade, être concis sur les différents aspects (la pédagogie dominante du cours, les résultats d’apprentissage, les usages des technologies, les rôles du jeune, le modus vivendi…) car chacun de ceux-ci seront développés et mis en oeuvre subséquemment (éviter la dissertation de 50 minutes sur sa vision; ou encore, « underpromise, but overdeliver« ).
    • Discuter avec les jeunes des apprentissages visés, à partir d’une liste de compétences pour le 21e siècle (sans préférence quelconque mais où on y retrouve la communication, la pensée critique, la littératie numérique, l’engagement citoyen, la conscience sociale/environnementale, le savoir, le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-publier). Ce sont les véritables visées de la formation dans ce cours! Quand chaque jeune aura compris son rôle et sa place, centrale et active, on peut alors procéder à mettre en oeuvre des activités de nature complexe, basées sur les problèmes identifiés par les jeunes (pas juste solutionnés par eux) et qui relient les concepts de biologie à toutes les autres disciplines, comme c’est le cas dans la « vraie vie ». J’estime que cette prise de conscience par le jeune est un sine qua non pour faire vivre des activités pédagogiques éclatées et à priori complexes. Ils deviendront plus rapidement les initiateurs, les réalisateurs et les gestionnaires de ces projets.
    • Mais sans oublier l’importance de connaître des notions propres au domaine de la bio… C’est juste qu’ils surgiront autrement, au travers des situations problèmes qu’il aborderont. Du plus grand/complexe/interrelié au plus petit/morcelé et non l’inverse, comme on voit typiquement dans un cours de sciences. L’ignorance rend malhabile, dit-on.
    • Et si j’inversais ma pédagogie? Flippant! Je pourrai m’inspirer des initiatives des enseignants qui l’ont essayé avant moi.
    • Rapidement, on oublie les pupitres en rang d’oignon et on façonne la classe en fonction des activités qui y auront lieu : recherche individuelle, travail en dyade ou en petits groupes, grappes de portables au besoin, wifi ouvert mais sécurisé où une initiative AVAN (Apportez votre appareil numérique) est en place, basé sur la confiance réciproque. Sur ce dernier point, mon rêve excluait les discussions intenses avec les services informatiques afin de rendre ceci possible mais j’ose imaginer les échanges! (Mais évitons le cauchemar SVP…). J’entends néanmoins une jeune dire qu’elle pourra alors jaser avec ses amies sur Facebook(!). Belle occasion de discuter ensemble de la place qu’occuperont les réseaux sociaux dans ce cours. Réseaux ouverts, mais avec cette liberté vient la responsabilité. Et puis, je leur dis que si c’est tout ce que vous voudrez faire dans ce cours, je prendrai cela comme un défi à y proposer des activités plus engageantes et stimulantes pour eux. Rappelez-vous Prensky qui paraphrase les jeunes : Engage me or enrage me! Ou encore When I go to school, I have to power down.
    • Dans mon rêve, un jeune me demande : « Mais comment on sera évalués? Pourquoi faire tout ceci si on doit écrire un test papier-crayon sur le contenu de bio à la fin du semestre? » Excellente question! Par souci de congruence pédagogique, on fera toute la place aux mécanismes de rétroaction immédiate pour l’évaluation formative, au portfolio numérique du jeune pour l’évaluation sommative et au blogue du jeune pour son évaluation « appropriative » (s’évaluer en tant qu’apprentissage), aux wikis de groupe, aux barèmes revisités. Déjà d’autres débats en perspective afin de concilier avec les « exigences » systémiques de rapporter avec une note chiffrée… Définitivement une confrontation entre une culture de l’évaluation et une culture de l’apprentissage; on est à l’école secondaire, rappelez-vous.
    • L’ouverture sur le monde avec les jeunes sera un pivot central de ce cours, grâce notamment aux outils du web participatif (2.0). Des fenêtres ouvertes afin de réseauter avec des jeunes d’ailleurs (de près ou de loin), avec des spécialistes dans la matière, peu importe où ils sont (tiens, j’ai un ami qui est spécialiste de tourbières, un autre qui est entomologiste spécialiste des moustiques; on pourrait leur parler in situ), avec la communauté et les parents qui appuient et qui contribuent eux aussi. De plus, des jeunes qui sont « en classe » dans le milieu : prise de données réelles dans la nature via son mobile, photos et vidéos téléchargées sur-le-champ portant sur tel ou tel aspect relié au sujet à l’étude, échanges avec les jeunes qui sont ailleurs (ex. voyages, absences) mais qui continuent d’apprendre avec leurs collègues, etc. C’est une question de créativité pédagogique.
    • Ma classe serait présente sur Twitter, pas seulement en mode diffusion de nouvelles ou faits divers mais Twitter surtout comme outil d’apprentissage pour chacune et chacun.
    • Une telle aventure pédagogique ne se fera pas seule. Il devient essentiel de collaborer avec ses collègues envers la réalisation de projets, de voir comment inter-relier l’aventure d’apprendre avec les autres cours, avec un appui solide de la direction, pour qui cette façon de « faire la classe » colle bien au projet éducatif de l’école. Congruence interne ne se limite pas à sa seule classe… (Voir les verbes d’action au dernier paragraphe.)
    • Plus que jamais, comme professionnel de l’éducation dans un tel contexte, je vois la nécessité de tisser et entretenir mon réseau d’apprentissage professionnel. Car rester en veille pédagogique et technopédagogoqie (ne faudrait-il pas fusionner ces deux expressions??), c’est aussi affirmer qu’enseigner, c’est apprendre. (Teachers as learners.) Car même dans ce rêve, j’ai ressenti cette sensation bizarre qu’est l’isolement professionnel, ou du moins le risque de s’y retrouver. En réalité, je l’ai vécu comme enseignant bien avant internet et les réseaux sociaux. Pas sain.
    • Et puis, je me disais que toute cette aventure devra s’accompagner par mon écriture de des billets de blog afin de relater l’expérience vécue ainsi qu’évaluer sa portée, ses ratées, mes apprentissages, quoi (et ceux des jeunes). Je reste persuadé que ceci doit faire partie de la description de tâches de tout enseignant et direction d’école. Point.

Mon rêve ne s’est pas déroulé jusqu’à l’exécution de tout ceci. Je peux néanmoins dire, en état de plein éveil, qu’en synthèse imaginer un tel environnement et climat d’apprentissage nous amène à un questionnement plus fondamental et intrinsèque; quel est mon référentiel pédagogique quand je décris tout ceci? Comment, le cas échéant, le mettre en oeuvre dans la réalité? Mes pistes pour y arriver se caractérisent par des verbes d’action : imaginer, décrire, expliciter, planifier, oser, réseauter, rallier, foncer, monitorer, modifier, communiquer, rapporter, persévérer, modeler, être contagieux.

Car au fond, c’est rêver l’accessible rêve. Telle est notre quête.

Mise à jour, 26 juillet : Cette puissante citation de Will Richardson résume en quelques mots ce qu’est transformer l’éducation :
« Meaningful change ain’t gonna happen for our kids if we’re not willing to invest in it for ourselves first. At the heart, it’s not about schools…it’s about us.« 
Et voilà.

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