La capacité d’autonomisation (empowerment) passe par une ouverture des réseaux

 There is a crack in everything. That’s how the light gets in. (Leonard Cohen)

Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin. (Proposé par Nancy Brousseau)

 Être en réseau, c’est un partage de richesse qui permet d’éveiller la créativité en nous. Réseautage, c’est de la formation continue innovatrice. (Proposé par Manon Richardson)

Tous pour un, un pour tous. (Proposé par Diane Boulanger)

Le meilleur moyen d’apprécier la richesse du travail en réseau, c’est sans doute de s’en déconnecter un temps, puis de le retrouver. (Témoignage d’Emmanuel Gunther)

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(Image par Caroline Bucky)

*  *  *

L’inspiration et l’encouragement d’écrire ce billet est en grande partie dû à deux éducateurs canadiens faisant preuve d’innovation et d’enthousiasme contagieux. Leur veille et leurs réflexions me nourrissent depuis quelques années déjà. Je ne les avais jamais rencontrés en face-à-face avant la conférence de l’Association canadienne d’éducation à Calgary (« Quels sont les obstacles au changement en éducation? ») mais nous nous connaissions déjà, via les réseaux en ligne. La glace était déjà cassée… Il s’agit de Rodd Lucier et de Zoe Branigan-Pipe, de l’Ontario. Des passionnés.

En jasant avec eux, il fut un moment question de ma façon de travailler et d’apprendre : une approche, un modus operandi, non, modus vivendi complètement transformé depuis les dernières années avec la venue d’outils web performants et des réseaux sociaux qui nourrissent ma veille technopédagogique et le besoin d’accéder à des ressources (articles, etc.) efficacement et rapidement (en mode push, plus que le pull)… Le Seek, sense, share de Harold Jarche, quoi. Et puis curieusement, ce commentaire de Zoe disant que ma situation ressemble en bien des égards  à celles des éducateurs et surtout à celle des jeunes dans nos écoles; un billet à ce sujet aurait sûrement sa place et ainsi de suite…

Advienne que pourra…

Voici une description de ma réalité professionnelle :

  • J’ai accès à un ordi branché au réseau (courriel, portail interne, plateforme institutionnelle, intranet) où plusieurs sites/outils web sont invariablement bloqués, dont un bon nombre d’outils de curation, de production/création, de collaboration et de partage. Des outils que j’utilise sur une base quotidienne pour travailler et apprendre…
  • Pour la communication synchrone en ligne, il y a Office Communicator, très fiable pour communiquer avec les autres employés, et Adobe Connect. Tout cela via le réseau sécurisé.
  • J’ai accès à un portable, un vieux PC qui a roulé sa bosse mais qui continue de fonctionner. Ça me rappelle mon ancienne Volkswagen; encore fiable malgré un kilométrage élevé avec un peu de rouille sur les côtés. Relation amour/haine avec la machine… J’ai accès à un réseau externe ouvert mais, le hic, pas possible d’accéder aux sites/portail/intranet officiels. En accédant à mes outils web de prédilection, ceci me permet d’être bien plus créatif, productif et je me tiens à jour aux développements dans les domaines dans lequel je travaille et ceux qui me passionnent.
  • L’apport riche et soutenu des gens de mon réseau d’apprentissage professionnel via les réseaux sociaux, surtout via Twitter, WordPress, Diigo, LinkedIn, est essentiel; sans eux (dont bon nombre de vous, mes lecteurs ici) je ne saurais m’avancer dans mes idées et mes réflexions sur l’éducation et son besoin de transformations profondes aujourd’hui.
  • Le fureteur de choix : Chrome, pour sa bonne performance et ses extensions efficaces (Diigo et Tweetdeck, notamment). Sans compter Skype pour communiquer avec membres de mon réseau externe. Tous des outils non accessibles normalement pour les employés de mon bureau. Je me compte chanceux, ma situation est atypique…
  • Mon appareil numérique mobile personnel (iPhone 4S) complémente cet arsenal, notamment quand je suis en déplacement. Cela suppose une gestion serrée de mes données de transmission et de réception… Impact : faute d’avoir accès à un appareil mobile fourni par l’employeur (des Blackberry), je me fie surtout sur mon adresse de courriel personnelle (me.com) pour rester en contact. C’est plutôt à partir de mon poste de travail avec ordi branché au réseau que j’utilise le compte de courriel de mon travail, via Outlook. Toute navigation sur le compte Outlook à partir de mon fureteur d’iPhone reste peu conviviale et inefficace. Loupe requise.
  • Je relie ces 2 ordis soit par courriel (via Exchange/Outlook) ou pas la bonne vieille clé de mémoire. Butinage constant, pollinisation croisée, ceci requiert une organisation rigoureuse de mes dossiers et fichiers. Le mobile sert aussi de relai, notamment via le courriel. Ex. Je déniche une ressource/lien via application mobile de Twitter : soit que je la sauvegarde sur Diigo via le Diigolet de Safari (peu convivial j’en conviens), ou encore je m’envoie un courriel (de me.com à gnb.ca) et sur portable 2, ouvert, j’en fais la lecture ou un signet.

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(Image par Joyce Seitzinger)

Cette configuration pour rester en veille efficace, à la lumière de comment je travaille et comment j’apprends, peut sembler lourde, ardue mais j’estime que c’est un compromis adéquat. Si je n’avais une telle configuration et que je devais me limiter à la configuration de base fournie, je me sentirais incompétent, rien de moins. Et selon ce que je j’entends/comprends, ce n’est pas demain la veille que (a) la culture organisationnelle va se muter vers une telle configuration et (b) le type d’accès au web va changer pour permettre aux professionnels d’être justement cela, à la lumière des mouvances, des usages dans la société en général. C’est comme si on cherche à protéger la bibliothèque de la ville des méchants barbares mais pour y arriver, on a érigé un mur géant entourant la ville entière… Souvenirs de la cité de Troie…

Pourquoi je vous écris tout cela? Eh bien, faisons un lien entre mon contexte professionnel et une situation typique dans une école, où un jeune, un enseignant, veut normalement (l’adverbe est intentionnel) faire appel à des outils efficaces pour apprendre et pour travailler (ceci s’applique autant pour le jeune que pour l’enseignant) :

  • Il se lève, va déjeuner, vérifie ses messages; courriel, DM Twitter ou messagerie. Mets à jour son statut Facebook et partage sur Instagram une photo de la randonnée autour du lac hier.
  • Il vérifie quelques tweets de sa TL (time-line, pour les profanes) et tient à partager un excellent article avec son réseau. Plusieurs signets sont sauvegardés et étiquetés sur son compte Diigo; cela va servir pour le travail de groupe qui s’en vient bientôt, ses partenaires pourront les commenter et en contribuer dans le groupe Diigo créé pour ce projet!
  • Le temps de peaufiner sa présentation sur Haiku Deck. Hmmm, Prezi ce sera pour la prochaine fois car dans ce cas-ci, les images proposées par Haiku Deck sont saisissantes et appuient fortement son message-clé! D’ailleurs, il s’inspire d’une présentation qu’il a vue sur Slideshare et est emballé par son résultat : on partage ça sur Slideshare via un tweet et on espère recevoir des commentaires afin de (a) susciter un débat d’idées et (b) améliorer sa présentation.
  • L’enseignant télécharge sa carte d’embarquement vers son app Passbook, en prévision d’un vol demain. L’élève télécharge ses billets de cinéma pour vendredi soir; il y aura du monde!
  • On vérifie la météo en ligne et on prend note d’une première tempête de neige à Saskatoon. D’ailleurs, ses amis de là-bas ont partagé des images saisissantes sur Flickr. Brrrr!
  • Pour son cours d’Histoire de l’Acadie, il prépare le terrain pour un travail de classe où les jeunes auront à faire une contribution détaillée et rigoureuse sur Wikipedia et sur Acadiepedia, selon les règles de l’art. Le jeune va vérifier si ses partenaires de groupe ont travaillé à leur projet sur Acadiepedia.com. Il a hâte de rencontrer les personnes au Foyer d’âge d’or afin de les interviewer et d’ajouter cette capsule vidéo à son canal Youtube, spécial « Héritage de chez-nous ». Il a des idées pour rehausser la présentation visuelle avec iMovie…
  • Ses parents l’informent que ce soir, ils participent à un atelier offert par l’école qui traite de la bonne gestion de l’identité numérique en ligne. Des clins d’œil complices entre lui et sa mère ;-)
  • Départ pour l’école. Arrêt obligé au Tim Horton’s du coin (pas pour son café mais pour son wifi) car il faut vérifier certaines choses en ligne avec son réseau. OK, l’entrée sur Wikipedia est bonne, ça va aller J.
  • Entrée à l’école. Power down… Tiens, quelqu’un fait la remarque que c’est comme Michael J. Fox qui retourne à l’école/lycée de ses parents… Ah oui, dit l’autre, on l’a visionné sur Netflix, via Apple TV. Pas mal cool, ce prof et sa DeLorean!
(Universal Studios, 1985)

(Universal Studios, 1985)

  • D’une part, on se connecte au réseau pour se connecter au portail sécurisé et fermé. Oups, oublié de demander une permission spéciale afin que son partenaire de recherche-action, un prof à l’Université, puisse accéder à son site de collaboration. Zut, on prend du retard…
  • Pour le jeune, c’est une dernière vérification au moyen de son appareil mobile avant de le ranger en entrant en classe. Hé, mon réseau, on se voit de l’autre côté! Mais n’est-ce pas aujourd’hui que le prof de chimie nous situera par rapport à un projet spécial où nous aurons à tweeter en classe durant une présentation d’un spécialiste en ingénierie environnementale de renommée mondiale, via Skype? Espérons que le prof aura eu la permission d’accéder à Skype avec nous et que le wifi-visiteur, dont on parle depuis longtemps, sera enfin ouvert et accessible. Même les parents ont hâte!
  • Fin PM, on quitte l’école et on revient en ligne. Les réseaux s’activent à nouveau, pour une variété de raisons : suite de la recherche, téléchargements de docs nécessaires, prendre des nouvelles de ses amis car là, on part en randonnée, les photos promettent!
  • Mais en attendant, un billet de blogue à terminer et une révision du travail collaboratif sur le document dans Google Drive, sans oublier les contributions du groupe sur Diigo et une recherche sur Delicious avec mots-clés. On se retrouve au café du coin pour le terminer!
  • Et la semaine prochaine, départ pour cette conférence tant attendue. Le mot-clic # est déjà actif par des contributions de partout. Il faut vraiment regrouper dans une liste Diigo les liens pertinents au sujet abordé. Vraiment, depuis qu’il a tissé son réseau professionnel au-delà des gens qu’il croise à tous les jours, il n’en finit plus d’apprendre!

*  *  *

Je reprends ma question : pourquoi je vous écris tout cela ? Avant de m’accuser de me plaindre de ma situation et que je dois relativiser par rapport à d’autres réalités, et tout et tout, c’est tout autre chose que je cherche à souligner.

Nos façons de travailler, de se connecter, d’occuper ses loisirs et de prendre des nouvelles ont changé. Irréversiblement. Mon réseau, autant des collègues en présentiel que ceux en ligne, est comme mon cerveau externe . Avec cette expansion s’est aussi développée des compétences de discernement et d’éthique en ligne. Restons critiques. Des gentlemen critiques. Comme ce bon vieux Howard Rheingold qui nous parle du besoin d’avoir entre les deux oreilles un système de crap detectors… Car au bout du compte, j’apprends mieux, je contribue davantage et je me sens autonome (comme dans empowered).

Les affordances que procurent les outils numériques permettent l’expression créative, critique, éthique et conviviale. Autant en situation d’apprentissage qu’en situation de travail. Pourquoi se rendre au Tim Horton’s ou au McDo du coin pour être « productif »?  Pourquoi nos milieux ne refléteraient pas ceci davantage, en proposant des actions qui à mon avis ne seraient pas si onéreuses et compliquées que cela…? Je reste convaincu que ceci est techniquement possible tout en garantissant l’intégrité d’un système et la protection de données sensibles.

Voici quelques suggestions, au pif :

  1. Pour toutes les écoles, les bureaux de district et les bureaux des ministères, avoir des bornes wifi-visiteur où l’utilisateur s’inscrit (s’identifie), accepte les conditions d’usage et apparaît ainsi sur une liste « blanche »… Vous êtes ainsi un « blip » sur le radar et assumez vos actions sur ce réseau.
  2. Identité numérique : des balises d’usages au ton proactif et un plan de communication pour employés ou pour grand public (partenaires, parents) bien articulé (vulgarisé) et agréable à visionner, qui fait passer l’essentiel du message bien plus qu’un texte officiel de 14 pages, téléchargeables en format PDF sur je ne sais plus quelle page d’un site officiel…
  3. La formation de conseil/comité composé d’experts en pédagogie, d’experts en communautés en ligne/réseaux sociaux, d’experts en réseautique/nuagique et d’experts en gestion afin que chacun apprenne de l’autre et que collectivement, on adopte une approche proactive et évolutive afin d’optimiser les conditions pour apprendre et travailler.
  4. Une stratégie d’accompagnement et de sensibilisation en milieu de travail afin de démontrer les choix, les avantages et les défis de « faire autrement »… Oui, le courriel reste roi et maître, mais ne disait-on pas la même chose de la charrette tirée par les chevaux, au début 20e siècle?
  5. Un partage de pratiques gagnantes, pour les élèves, les enseignants, les administrateurs, les employés de soutien, les parents, les partenaires. Gagnantes pas dans le sens du nombre d’outils différents utilisés mais bien dans le sens de la qualité des apprentissages et de la qualité du travail effectué/produit.
  6. Une articulation des finalités de la littératie numérique : si c’est bien une forme de communication, pourquoi la camper séparément de la communication, tout court? Le savoir-publier devient, à mon avis, un incontournable pour travailler et apprendre dans ce monde.
  7. Une stratégie BYOD/AVAN (« Apportez votre appareil numérique ») qui garantit l’équité d’accès et la saine gestion des appareils et de la bande passante. Par exemple : oui, c’est une bonne idée de réduire l’accès à Youtube sur l’heure du dîner, le trafic dépassant largement la capacité du tuyau. Et puis, pour visionner quoi à ce moment ? Ceci autant à l’école qu’au bureau.

Avec la liberté vient la responsabilité.

D’autres suggestions, quelqu’un?

En conclusion, la réalité de travail aujourd’hui n’est plus du tout ce qu’elle était il y a quelques années à peine. Nous vivons une époque de grandes transformations technologiques et sociales : être connecté n’est plus l’exception, c’est la norme. Mais savoir bien en tirer profit pour créer et innover, avoir une approche équilibrée vis-à-vis les réseaux (équilibre entre le temps connecté et le temps offline, avec les siens) : voilà le défi qui incombe à chacun de nous.

(Non, je ne veux pas savoir ce que tu as mangé pour dîner, ok?!)

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2 réflexions sur “La capacité d’autonomisation (empowerment) passe par une ouverture des réseaux

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