Sans le « mieux », le « nouveau » ne vaut pas la peine

(*Cet article est aussi publié dans la revue École branchée, Hiver 2017.)

 

Without the “better,” the “new” doesn’t matter. (George Couros)

Il y a un vent de changement en éducation, au Québec comme ailleurs. Pas juste une mode passagère mais un souci de transformation profonde d’un secteur névralgique de la société : l’éducation. À la source j’y vois deux courants de fond : l’un interne et l’autre externe.

À l’interne, c’est-à-dire chez les acteurs de l’éducation au quotidien (enseignants, leaders, décideurs) il y a de plus en plus de gens qui osent faire autrement et qui commencent à avoir une influence sur leur environnement professionnel immédiat et au-delà. Je suis convaincu que l’apport des médias sociaux au cours des 8-10 dernières années y est pour quelque chose. Fini l’isolement professionnel, à moins qu’on la veuille. Point de bascule en vue ?

À l’externe, je constate deux zones d’influence sur le mode de l’éducation : les parents et les entreprises.

  • Des parents qui passent de plus en plus à un discours de type « Je-veux-que-mon-enfant-apprenne-dans-un-monde-connecté-comme-c’est-le-cas-dans-le-reste-de-la-société » et qui s’impliquent davantage dans la vie à l’école (partenariats bidirectionnels informels et formels).
  • Des entreprises qui ont le discours du type « Hé!-l’école-voici-les-compétences-que-je-recherche-afin-d’innover-donc-qu’attendez-vous? » et qui de plus en plus m’étonnent par une vision bien plus pédagogique qu’avant.

Parmi tout cela, il y a des classes, des écoles, un écosystème. On réfléchit, on repense, on prototype, on mobilise, on change, on mesure, on apprend. Pour d’autres, on ne change pas. Ce panorama reflète bien la fameuse citation de William Gibson :

The future is already here. It’s just not evenly distributed. (William Gibson)

*  *  *

Mais sur quels fronts doit-on s’attarder pour une réelle transformation ? À mon avis, ils sont multiples, ils sont évolutifs et les incréments de changement l’emportent sur le tabula rasa. Au cœur, le numérique et l’humain. Plus que jamais. C’est pourquoi il faut sans cesse examiner une proposition d’innovation avec les lunettes suivantes :

Pour une classe véritablement faite autrement, que devrait-on y retrouver? Couros identifie 8 éléments :

  • Voix : Chaque jeune a une voix, elle a juste des registres divers. Le numérique donne une voix à chacun, même les plus silencieux. Le savoir-publier permet l’expression, souvent saisissante, de ces voix multiples.
  • Choix : Pour l’apprenant, pouvoir faire des choix, c’est pouvoir s’engager. C’est aussi se responsabiliser face à ceux-ci, qu’on connaisse le succès ou pas. Mandela disait « J’ai du succès ou j’apprends quelque chose ».
  • Temps pour réfléchir : Tout va si vite. Malgré cela, je crois aux bienfaits du slow learning et du deep learning. Aller au fond des choses, c’est aussi l’occasion d’apprendre des faits, des phénomènes, des processus, des contenus. Cela aide à écarter les perceptions erronées sur les faits et les concepts. En les voyant émerger dans un contexte signifiant, on augmente leur durabilité dans l’esprit de l’apprenant.
  • Occasions d’innover. Une invitation à repenser le modus operandi de l’école et son modèle classique de l’organisation du temps et des activités. Le 80-20, les périodes de temps, les semestres, l’interdisciplinarité, les périodes ouvertes, apprendre en communauté, les sorties, les labos créatifs. En toile de fond : quelles finalités et comment les évaluer ? Je suis un inconditionnel de la congruence interne en éducation.
  • Pensée critique. Je n’impressionne personne en disant que le monde en a vraiment besoin, plus que jamais. Pouvoir discerner et critiquer, pouvoir choisir et défendre, pouvoir débattre et respecter l’autre. Demeurer intègre et rigoureux, être pleinement soi et toujours apprendre. Vous connaissez l’équation 1 + 1 = 3 ? Mon idée + ton idée = une 3e idée.
  • Trouveurs et solutionneurs de problèmes. Avoir l’occasion de se pencher sur des questions qu’on se pose, pas sur des questions imposées… Ajoutez ici les cinq éléments précédents pour favoriser l’émergence de solutions créatives et innovantes, tout en apprenant sur le sujet/phénomène exploré.
  • Auto-évaluation. « Est-ce que ce que je fais permet de répondre aux questions posées ? », « Qu’est-ce que j’apprends ici ? », « Que ferai-je autrement ? »…
  • Apprentissages connectés. Le numérique et les médias sociaux notamment offrent des occasions multiples d’aller au-delà des murs de l’école. Pour raconter ses histoires et réalisations, certes (i.e. le savoir-publier) mais aussi (et beaucoup) pour co-construire et apprendre avec l’autre, qu’il soit dans son quartier ou à l’autre bout du monde, qu’il soit apprenant ou un expert mondialement reconnu. Shoot for the Moon!

*  *  *

Pour une école véritablement faite autrement, quels sont les fossés à combler ? Shareski et McLeod en identifient six :

  • Littératie numérique. Si les écoles veulent réellement préparer les jeunes « pour le monde de demain », elles doivent cesser d’opérer dans un format uniquement analogue. S’infuser judicieusement du numérique, en filigrane, partout, avec des intentions pédagogiques et humaines claires qui justifient son déploiement.
  • Marché du travail et économie. Préparer le jeune qui s’accomplira dans une économie globale hyperconnectée et hypercompétitive ne veut pas dire « couvrir la matière » ad nauseum d’un programme en besoin de révision. La pensée interdisciplinaire, les compétences interpersonnelles et une aisance technologique sont des compétences qui permettent de se démarquer et de s’accomplir dans des marchés numériques.
  • Apprentissage. Pour être un apprenant la vie durant, l’école doit cesser d’interdire les appareils numériques, les environnements numériques et les communautés numériques basé sur les soucis, la peur, la nostalgie ou ce désir de contrôle. Il faut plutôt apprendre aux jeunes (et au personnel éducatif) à exploiter judicieusement ces outils tout en favorisant une identité numérique positive au sein de multiples connexions extracurriculaires.
  • Engagement de l’élève. Pour un engagement actif du jeune dans ses apprentissages, contrairement à l’exigence d’une conformité académique et une assiduité sans faille, l’école doit se départir d’un modèle pédagogique « one-size-fits-all ». Plutôt, miser sur des occasions d’apprentissage plus authentiques, expérientiels et signifiants.
  • Innovation. Pour voir des jeunes qui innovent et non des jeunes « dites-moi-quoi-faire », il faut se départir des réprimandes et des récompenses externes comme système de gestion de classe. Plutôt, transformer les espaces d’apprentissages vers des espaces qui susciteront la curiosité, la découverte, le jeu et la motivation intrinsèque où l’innovation sera recherchée et reconnue.
  • Équité. L’équité d’accès, notamment aux outils numériques, demeure un point névralgique pour une école réellement inclusive. Pour chaque contexte, il existe des solutions innovantes permettant l’accès par tous les élèves. On y reconnaitra les véritables leaders éducatifs.

Les écoles et les classes qui vont dans ce sens ont diverses reconfigurations et sont des lieux de réflexion de haut niveau, de prise en charge personnelle par chaque apprenant, de travail authentique et d’infusion du numérique.

*  *  *

Pour un système véritablement optimisé afin de permettre tout ce qui est nommé plus haut, il importe d’avoir, à mon humble avis, les synergies suivantes (schéma personnel) :

  • Quand les leaders à l’école sont créateurs de possibles pour les enseignants;
  • quand les enseignants savent innover pour mieux rejoindre les finalités de formation;
  • quand les accompagnateurs accompagnent l’enseignant-apprenant;
  • quand les chercheurs offrent des pistes d’innovation aux directions d’écoles;
  • quand les chercheurs savent éclairer l’audace des décideurs et
  • quand ces décideurs créent des conditions permettant aux leaders de faire autrement et mieux…

Voilà l’écosystème dans lequel le jeune d’aujourd’hui peut vraiment s’accomplir dans son projet de vie et de carrière. C’est ma conviction profonde.

Le mot de la fin revient au Dr. Albert Bandura :

Reasonable people adapt to the world, unreasonable ones try to change it. Human progress depends on the unreasonable ones.

Ne soyez pas raisonnable.

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